Concevoir une norme, ce n’est pas juste écrire un document technique.
C’est créer un objet collectif, avec toutes les contraintes humaines, politiques, industrielles et techniques que cela implique.
Quand le CSA et le BNQ m’ont demandé de présider le comité chargé d’élaborer une nouvelle norme sur l’intensité carbone de l’hydrogène, ils m’ont confié un rôle qui allait bien au-delà de la coordination : il s’agissait d’organiser un effort commun dans un territoire encore peu balisé, et de livrer un produit utile — en temps voulu.
Ce que ce projet m’a appris sur le métier de dirigeant R&D fractionnel
Et pourquoi cet article est plus qu’une simple explication de norme
Ce projet a été, pour moi, un excellent exercice du métier de dirigeant fractionnel des opérations R&D. J’y ai retrouvé tous les ingrédients typiques de mes mandats :
- Animer une équipe de haute expertise sur un sujet complexe, en veillant à ce que chacun reste mobilisé — malgré le caractère volontaire de leur implication.
- Travailler dans l’inconfort initial d’un mandat peu cadré, et clarifier rapidement la finalité, les priorités, les livrables.
- Apprendre vite ce qu’il fallait pour pouvoir arbitrer, orienter, et trancher quand nécessaire — sans prétendre être le plus expert autour de la table.
- Créer de l’alignement entre une vision encore imprécise (celle du duo CSA-BNQ) et un produit final clair, robuste, et applicable.
- Gérer les angles morts, les tensions entre ambitions politiques, exigences industrielles et rigueur scientifique.
- Soutenir l’appropriation du résultat — ici la norme — en en facilitant la compréhension et en aidant les acteurs à se l’approprier, comme je le fais souvent pour des livrables R&D ou des feuilles de route d’innovation.
Cet article, donc, n’est pas seulement un mode d’emploi. C’est aussi un prolongement naturel de mon rôle : accompagner l’adoption du résultat, en expliquant ses choix structurants, ses implications, ses usages. Un dirigeant fractionnel ne s’arrête pas à la livraison. Il s’assure que ce qui a été conçu soit utile et utilisé !
En ce sens, cette expérience de normalisation illustre bien la valeur qu’un exécutif R&D peut apporter, même dans des environnements qui ne sont ni des laboratoires ni des usines : clarté, cadence, alignement et impact.
Un tournant pour l’hydrogène propre grâce à la norme CSA/BNQ
Quand l'arc-en-ciel doit disparaître
Dans le monde du CleanTech, où l’hydrogène occupe une place importante dans la transition énergétique, un arc-en-ciel coloré a longtemps dominé les discussions : l’hydrogène vert, bleu, gris, ou encore rose, définis par les sources et méthodes de production.
Mais ce système de classification par couleur, aussi simple qu’il semble, a toujours masqué une complexité plus profonde – celle des impacts réels des différentes filières sur l’environnement.
La récente publication du standard CSA/ANSI R124/BNQ 1789-200, intitulé Méthodologie harmonisée pour communiquer les données relatives à la filière de production et à l’intensité carbone de l’hydrogène, marque un tournant majeur. Plus qu’un simple changement technique, c’est une révolution dans la manière de concevoir la valeur environnementale de l’hydrogène, remplaçant les couleurs par des chiffres précis et des données rigoureuses.
La norme a été conçue en réponse aux préoccupations croissantes concernant la clarté et la transparence dans la communication des données relatives à l’hydrogène, en particulier dans le contexte des initiatives de décarbonisation et des objectifs de développement durable. Le débat pour faire émerger une meilleure description des émissions associées à des productions d’hydrogène a mis en évidence la nécessité d’une approche nuancée et scientifiquement fondée.
Une initiative structurante portée par des organismes de référence
L’idée de cette norme a vu le jour au sein de deux institutions canadiennes clés : le CSA (Canadian Standards Association) et le BNQ (Bureau de normalisation du Québec), deux organismes de normalisation reconnus en Amérique du Nord.
Le CSA, fort de plus de 100 ans d’histoire, est un organisme de normalisation à portée internationale pour divers secteurs, y compris l’énergie, la sécurité et l’environnement.
Le BNQ, bien que se concentrant sur l’élaboration de normes qui répondent aux besoins spécifiques du Québec, rayonne par son expertise en développement de normes adaptées aux enjeux de durabilité et de marché.
Ces deux organisations ont uni leurs forces pour répondre à un besoin pressant : clarifier et harmoniser les informations relatives à l’hydrogène propre. L’objectif ? Offrir aux acteurs du secteur un cadre solide pour la mesure et la communication des émissions de carbone, et par extension, favoriser la transparence et la comparabilité des pratiques de production d’hydrogène à l’échelle mondiale.
CSA et BNQ ont mis sur pied un comité technique pour élaborer cette norme. Ce comité était composé d’experts provenant des divers segments de l’industrie de l’hydrogène : producteurs, associations, organismes publics, et utilisateurs. J’ai eu le plaisir d’animer ce comité.
Portée et exclusions de la norme
Le standard CSA/ANSI R124/BNQ 1789-200 établit des exigences précises pour la communication de l’intensité carbone (IC) de l’hydrogène ainsi que des informations complémentaires sur la méthode de production utilisée. Contrairement aux systèmes de codification par couleur (vert, bleu, gris, etc.), ce standard ne propose pas de classification, mais encourage le partage d’informations clés sur les procédés de production utilisés, et ce de façon structurée. La norme a une ambition claire : remplacer la classification colorée par une communication précise et normalisée de l’intensité carbone (IC) de chaque kilogramme d’hydrogène produit. Cette intensité mesure les émissions de gaz à effet de serre (GES) générées tout au long de la chaîne de production.
Voici les grandes lignes de ce que la norme exige :
- Communication de l’intensité carbone (IC) : L’intensité carbone doit être indiquée en kilogrammes de CO₂ équivalent par kilogramme d’hydrogène produit. La norme demande également de détailler les méthodes de production, les sources d’énergie utilisées, ainsi que d’autres éléments clés comme l'origine géographique de l’hydrogène.
- Transparence des données : Les producteurs doivent fournir une fiche signalétique, accompagnée de documents annexes, décrivant en détail les intrants matériels et énergétiques, les processus utilisés et les paramètresclés de leurs émissions associées. Ce cadre de transparence permet aux acheteurs et aux parties prenantes de disposer d’éléments de contexte sur le calcul de l'IC leur permettant de se forger un avis sur sa valeur.
- Approche harmonisée : Le calcul de l’IC doit être basé sur une analyse du cycle de vie (ACV) en utilisant des standards comme l’ISO 14040 et l’ISO 14067.
Ce que la norme ne couvre pas, cependant, est tout aussi crucial. Il est crucial de noter que le standard ne définit pas ce qui constitue de l’hydrogène «vert» ou «durable», laissant cette question à des référentiels qui peuvent varier selon les juridictions ou les besoins. De plus, elle n’établit pas de seuils spécifiques pour l’IC, mais laisse le soin aux réglementations ou mécanismes de financement de le faire. La norme ne prévoit pas non plus de mécanisme de certification des informations publiées.
Des choix méthodologiques, des implications multiples
Les choix méthodologiques adoptés dans ce standard reflètent une volonté de concilier précision et accessibilité des informations.
- En évitant une codification par couleur, le standard cherche à éviter des simplifications excessives qui pourraient induire en erreur les utilisateurs. En effet, la catégorisation par couleurs ne reflète souvent pas la complexité des processus de production et des chaînes d’approvisionnement. Par exemple, un hydrogène « vert », produit par électrolyse utilisant de l’électricité renouvelable, peut présenter une intensité carbone élevée si l’électricité utilisée ne provient pas exclusivement de sources renouvelables ou si d’autres facteurs dans la chaîne d’approvisionnement augmentent les émissions.
- Un choix structurant de la norme est d’exiger que les données de l’intensité carbone soient accompagnées de détails sur l’origine des matières premières, les sources d’énergie utilisées, ainsi que les processus de captage du carbone s’ils sont présents. Ainsi, cette méthodologie met l’accent sur la transparence sans chercher l’harmonisation des méthodes d’ACV. Au contraire, cela permet à la norme de rester compatible avec diverses exigences légales et réglementaires à l'échelle internationale.
- Un autre choix structurant a été de limiter l’évaluation de l’intensité carbone (IC) à la seule production d’hydrogène, en excluant son transport vers les lieux d’utilisation. Cette décision est logique dans la démarche de remplacer le système de classification par couleur, qui ne tenait pas non plus compte de la logistique. Plus fondamentalement, les options de transport varient grandement selon les projets, dépendant de la localisation des sites de production et des utilisateurs finaux. Une même production d’hydrogène peut ainsi desservir plusieurs clients avec des schémas logistiques différents, rendant les émissions de transport plus spécifiques à chaque projet qu’au produit lui-même. Ce découplage laisse la flexibilité nécessaire aux acteurs du marché pour traiter la logistique séparément, en fonction des spécificités de chaque projet.
- La même logique a conduit à restreindre l’application de la norme à la production d’une installation située sur un site donné. Que l’unité soit en phase de projet ou en exploitation, la fiche signalétique reflétera respectivement l’intensité carbone visée ou l’intensité carbone réelle de la production. De plus, la norme offre aux producteurs la flexibilité de choisir la période sur laquelle moyenner les caractéristiques de production. Cela permet de prendre en compte la saisonnalité éventuelle des intrants énergétiques et des matières premières.
- Les exigences en matière de détails des informations à fournir ont été formulées en tenant compte de la nécessité de protéger les informations techniques ou commerciales sensibles. Il n'aurait pas été raisonnable d'imposer aux producteurs de partager publiquement des données confidentielles qui pourraient compromettre leur compétitivité sur le marché.
- La norme n’aborde pas la question de la certification des informations, car cela représente un enjeu distinct. Alors que la norme se concentre sur la méthodologie de collecte et de communication des données relatives à l’intensité carbone de l’hydrogène, la certification impliquerait des évaluations formelles et des accréditations, qui vont au-delà du cadre défini par ce document.
- Concernant le format des informations, la norme a opté pour une fiche signalétique succincte afin de fournir des informations essentielles sur l’intensité carbone de l’hydrogène de manière claire et accessible à toutes les parties prenantes. Cependant, elle offre également la flexibilité d’ajouter des détails dans un document annexe, accessible via un code QR ou un lien internet. Cette approche permet d'équilibrer la nécessité de transparence tout en limitant la surcharge d'informations. Elle donne aux producteurs la possibilité de partager des données plus détaillées à ceux qui en ont besoin, tout en préservant la simplicité de la fiche signalétique.
Une articulation avec d’autres standards et réglementations internationales
La norme CSA/ANSI R124/BNQ 1789-200 s’inscrit dans un cadre plus large de normalisation et de réglementation en matière d’hydrogène bas-carbone. Elle s’intègre naturellement dans la Feuille de route canadienne des codes et normes sur l’hydrogène, qui vise à harmoniser les efforts de réglementation et de normalisation au niveau national et international. Sa publication répond à l’un des besoins identifiés dans cette feuille de route.
Cette norme s’articule avec d’autres cadres de régulation, notamment avec le standard ISO 19870 qui fournit une méthodologie pour déterminer les émissions de GES associées à l’ensemble de la chaîne de production, de conditionnement et de transport de l’hydrogène. Ce dernier offre une perspective complémentaire en fournissant des lignes directrices sur la quantification des émissions tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
De plus, le standard doit être considéré en relation avec des réglementations comme l’Inflation Reduction Act (IRA) aux États-Unis, qui soutient les technologies bas carbone via des subventions et des incitations fiscales, et la réglementation canadienne sur les combustibles propres, qui encouragent ou imposent des réductions d’émissions progressives dans la production d’énergie, en établissant des critères pour les subventions et incitations financières.
Le standard CSA/ANSI R124/BNQ 1789-200 permet aux producteurs d’hydrogène de suivre les exigences de ces réglementations relatives à la façon de conduire les analyses de cycle de vie, et offre un cadre pour en communiquer les principales hypothèses et les principaux résultats.
Fiche signalétique type
La norme permet une certaine flexibilité dans la présentation exacte de la fiche signalétique, tout en assurant que les informations essentielles à communiquer y soient incluses. Elle offre néanmoins des exemples et un modèle pour guider les utilisateurs.
La figure ci-dessous indique les informations spécifiques attendues dans cette fichée. Encore une fois, les producteurs peuvent adapter la présentation de cette fiche selon leurs besoins et ceux de leurs parties prenantes.
Utiliser la norme pour dissiper les incertitudes
Les producteurs d’hydrogène devraient utiliser la norme CSA/BNQ lorsqu’ils cherchent à offrir une transparence sur l’impact environnemental de leur production d’hydrogène.
Que ce soit pour répondre à des exigences réglementaires, obtenir des financements liés à la décarbonisation, ou simplement promouvoir leurs productions sur les marchés nationaux ou internationaux, cette norme permet de communiquer avec précision et efficacité l’intensité carbone et les principales caractéristiques de la filière de production de l’hydrogène.
Elle sera particulièrement utile dans les appels d’offres ou les partenariats où les informations sur la durabilité jouent un rôle décisif.
Un levier stratégique pour les équipes R&D
Au-delà de son apport à la transparence environnementale, la norme CSA/BNQ constitue un repère structurant pour les équipes de R&D impliquées dans le développement de filières hydrogène. En définissant un format de communication précis pour l’intensité carbone, elle influence directement les critères de conception technique et les choix technologiques dès les premières phases d’un projet.
Pour les entreprises qui visent des marchés réglementés ou souhaitent bénéficier de financements liés à la décarbonation, cette norme devient un outil stratégique de planification.
Enfin, la transparence qu’offre la norme est un atout décisif pour évaluer la maturité d’un projet. Lors des phases de pré-faisabilité, disposer d’un cadre clair pour estimer l’intensité carbone cible permet d’informer des décisions critiques : poursuivre, pivoter ou abandonner un projet. Ce type de Go/No-Go éclairé est indispensable pour maximiser le rendement des budgets R&D dans un contexte de compétition technologique intense.
Contribuer à bâtir la confiance entre parties prenantes
Alors que l’industrie de l’hydrogène continue de croître, le passage d’une classification par couleur à une approche basée sur le partage de données structurées et vérifiables marque une avancée majeure dans la normalisation des communications autour de l’hydrogène.
L’application de la norme par les producteurs permettra de partager des informations synthétiques essentielles pour décrire les caractéristiques d’une production d’hydrogène, existante ou projetée.
En privilégiant la transparence et la précision sur des approches simplistes, le standard CSA/ANSI R124/BNQ 1789-200 encourage une évaluation plus rigoureuse des voies de production d’hydrogène. Cela jouera un rôle essentiel dans le développement de l’hydrogène comme vecteur d’énergie durable et dans la lutte contre le changement climatique.
Le partage d’informations conformément au format et aux exigences de la norme constituera une première étape dans les interactions commerciales et avec les instances gouvernementales. En effet, toute transaction impliquera des échanges plus approfondis entre les parties prenantes et, vraisemblablement, la fourniture de garanties ou de certifications. La norme aura rempli son rôle si elle permet de favoriser l’initiation de telles discussions sur des bases solides !
Références
- Méthodologie harmonisée pour communiquer les données relatives à la filière de production et à l’intensité carbone de l’hydrogène : Analyse du standard CSA/ANSI R124/BNQ 1789-200
- Hydrogen Certification 101 – Hydrogen Council (2023). Ce document fournit des informations sur la certification de l’hydrogène, en mettant l’accent sur la transparence et la reconnaissance mutuelle des systèmes de certification à travers les régions. Disponible ici : Hydrogen Certification 101.
- Méthodologie pour déterminer les émissions de gaz à effet de serre associées à la production d’hydrogène – IPHE (2023). Ce document de travail présente les méthodologies de calcul des émissions de GES pour la production d’hydrogène. Disponible ici : IPHE Méthodologie sur l’hydrogène.
- ISO/TS 19870:2023. Technologies de l’hydrogène — Méthodologie pour déterminer les émissions de gaz à effet de serre associées à la production, au conditionnement et au transport d’hydrogène jusqu’au point de consommation. Organisation internationale de normalisation (ISO), 2023.
Quelques mots sur l'auteur
Jérôme est le président du comité technique CSA-BNQ qui a élaboré la norme binationale sur la quantification de l’intensité en carbone de la production d’hydrogène.
Jérôme est un exécutif fractionnel des opérations de R&D, qui se spécialise dans l’amélioration des opérations de R&D des entreprises dans le domaine des technologies propres. Sa mission est simple : aider les organisations à créer leur prospérité future en renforçant l’alignement opérationnel de la R&D et en supportant l’atteinte de jalons clés.
Pendant près de 30 ans, il a travaillé dans le secteur des énergies à faible teneur en carbone, occupant des postes de direction axés sur la transformation de la R&D en produits tangibles et en entreprises commerciales prospères.
Aujourd’hui, son entreprise Pyonnier travaille avec des startups et des PME, les aidant à développer leur organisation et culture R&D pour accompagner leur croissance, et à commercialiser de nouvelles technologies, avec un accent particulier sur l’énergie à faible teneur en carbone et l’hydrogène.
